« J’ai lu pour Vous 002 »: "A Quand l’Afrique ?" Joseph Ki-Zerbo


Entretien avec René Holenstein


C’est par une interrogation en appelant d’autres que Holenstein débute son dialogue avec l’historien. « Quelles sont les questions qui se posent à l’Afrique ? » 
Celles d’un Etat à peine né qu’il a été voué à disparaître avant même que l’intégration, seule condition de son existence, de l’existence d’une identité grâce à laquelle l’Afrique pourra « accéder à l’avoir, à un avoir authentique » et non de l’aumône et de la mendicité » ne soit réalisée
Mais à condition de débuter par la langue, élément essentiel d’une culture qui se perd dans les méandres des échanges culturels subliminaux « aux biens que nous importons et qui nous transforment progressivement ».

« Quand vous utilisez ces biens vous entrez dans la culture de celui qui les a produits ».
Hors le patrimoine culturel africain est tout autant valorisable avec cet atout inutilisé par les africains de « matrice », de « berceau de l’humanité » que constitue leur Continent, face à ceux qui prétendent détenir le monopôle de la civilisation et par extension de l’histoire de l’humanité.
L’histoire qu’il conçoit comme faite de ruptures et de continuités avec des phases de liberté créative ponctuée d’inventions et des phases de « nécessité » ou les mutations de structures socio-culturelles s’imposent par elle-même.
Un exemple ? L’unité africaine, qui un jour ou l’autre s’imposera comme une révolution pour prendre le contre-pied de l’existant.
Le Fédéralisme reviendra d’ailleurs tour à tour dans cet ouvrage comme seule solution aux problèmes africains.

Mondialisateurs et Mondialisés

Mais d’abord Mondialisation. Processus sauvage conduisant à une sorte de darwinisme où ne sont voués à exister que ceux qui sont assez résistants.
Si la main est invisible, le pied qui piétine les droits des plus faibles ne l’est pas, preuve de l’irrationnalité des fondements du libéralisme devenu « religion » alors que les résultats ne sont pas au rendez-vous.
Le capitalisme face auquel l’Afrique n’aurait aucune chance dans un système où il n’est que figurant à côté des vrais acteurs.
Un état de fait qui selon l’historien découle de deux évènements malheureux :
- D’abord la traite négrière qui marque « l’arrêt » de l’histoire africaine 
- La Colonisation plus cruciale car marquant l’aliénation et le déni de tout un passé et qui a contribué à confiner le Continent africain dans un unique rôle de fournisseur de matières premières, le stade ultime et suprême de la domestication.

Joseph Ki Zerbo relève une contradiction fondamentale des « décideurs » consistant à soigner la pauvreté à postériori sans mettre en cause les ressorts et structures du système.
L’objectif du développement vise à donner aux uns et aux autres le minimum nécessaire pour que les gens ne meurent pas de faim et ne tombent pas dans la misère devenant ainsi inutiles à eux et à leur collectivité.

GUERRES ET PAIX

Dans un contexte où de plus en plus d’Organisations transnationales agissent en lieu et place des Etats, un nouvel assaut comme à l’époque de la colonisation se profilerait derrière les conflits causés par une division entre africains alimentée par les puissances étrangères.
Une influence étrangère vouée à disparaître au fur et à mesure que l’Union africaine grandira mais qu’on cherche à pérenniser surtout à travers la langue qui a un « impact politique, économique et géostratégique »
Quant à la multiplicité des guerres, elle proviendrait selon Ki-Zerbo des problèmes structurels qui n’ont pas été réglés par l’indépendance à l’exemple du génocide rwandais qui aurait été inconcevable au 18ème ou au 19ème siècle car en ce temps Hutus et Tutsis du Rwanda étaient unis pour combattre Hutus et Tutsis du Burundi.
Un vide créé par le repli des colonisateurs et exacerbé par l’incapacité des pays africains à se prendre en main eux-mêmes.
Les Etats n’ont pas résolu la question de l’Etat encore moins de la nation.
Ce qui remet au goût du jour les responsabilités nouvelles des grandes puissances africaines (Nigéria, Algérie, Afrique du Sud) dans le règlement de ces conflits plutôt que les pays étrangers sans être les gendarmes du Continent cependant car la Guerre n’est pas l’apanage des africains.

DEMOCRATIE ET GOUVERNANCE

Un difficile enracinement de la démocratie en Afrique qu’il considère sous le prisme de la manière de concevoir le « Politique » en Afrique avec une période coloniale loin d’être démocratique qui a cédé le système dominants-dominés aux futures élites illégitimes réticentes à accorder une liberté politique aux populations préférant opter le plus souvent pour le monopartisme.
Aves les programmes d’ajustement structurel, la décomposition de l’Etat censé être remplacé par le Privé à la gestion des affaires est arrivé à un stade avancé, LE VIDE N’EST REMPLACÉ PAR RIEN.
Hors l’Afrique a pourtant des atouts, les références universelles de la Démocratie existaient au sein de systèmes ça et là en Afrique telles que la participation maximale des populations, la limitation et le partage du pouvoir ainsi que la solidarité.
Face à ce chaos, il est pertinent d’envisager l’unité africaine réalisée par un système de gestion du pouvoir fondé sur une division du Travail partant des potentialités de chacun : un Fédéralisme avec comme socle un système pyramidal de citoyennetés : locale, fédérale et régionale qui « permet de constituer des espaces immenses et de se replier dans l’espace périphérique et basique où il y a autonomie de gestion.

Mais avant cela reste à résoudre les problèmes de gouvernance interne comme un statut véritable d’une opposition digne de ce nom ou encore une décentralisation qui doit être accompagnée de préalables.
Avant qu’il ne s’en retire l’Etat doit d’abord s’assurer que le local soit opérationnel.

SCIENCE SANS CONSCIENCE N’EST QUE RUINE DE L’ÂME

La technologie conditionne l’industrie et l’industrie conditionne la technologie.
Insensé, difficile de demander à l’Afrique d’inventer alors qu’elle est réduite à ne commercialiser que des produits bruts « Si au lieu de vouloir les écraser et les condamner ensuite à ne rien inventer on avait établi un système de partenariat et de coopération dès cette époque, l’Afrique serait aujourd’hui industrialisée ».

Un « embargo historique » comme facteur de blocage à l’émergence d’une science-africaine qui aujourd’hui est dans une phase de déni de ses capacités à inventer en plus des pertes causées par la déperdition des savoirs oraux en sus de leur ésotérisme
Il appelle à plus de responsabilité dans l’appropriation des nouvelles technologies ainsi qu’à une adaptation suivant les enjeux propres à l’Afrique.

DROITS DE L’HOMME, DROITS DES FEMMES ?

Selon l’historien burkinabé il existe des droits humains universels à toute culture, particulièrement en Afrique mais pour que le respect des droits humains reste possible il faut préserver le rôle ne serait-ce que minimal de l’Etat et ne pas tout abandonner au Marché.
Quant à la place des femmes, contrairement aux préjugés, elles ne sont pas réduites au statut de victimes et ont pu jouir de grands rôles et bénéficier de privilèges de positions conférés par la culture africaine même si sur la place publique la femme ne se signale pas.
Pour ce qui est des contraintes majeures pour les femmes africaines d’aujourd’hui le travail domestique qui constituerait la principale source d’oppression exacerbée par la paupérisation générale.
Ce qui handicape la moitié de la société qui dispose cependant d’une force d’initiative frappante dans tous les domaines

SI NOUS NOUS COUCHONS NOUS SOMMES MORT

Ce dernier chapitre revient sur le parcours militant de l’homme faits de sacrifices et d’exils épisodiques de son pays le Burkina.
Taxé d’éternel opposant dans son pays, il a prôné le temps de sa vie pour une gouvernance basée sur les réalités africaines, mais les incompréhensions avec l’entourage de Sankara lui valent l’exil quelques temps après la révolution du 04 Août 1983 malgré les appels de ce dernier au retour pour retrouver « son pays qui a besoin de lui ».