"Principes et critères pour un vote responsable" Par Imam Ahmadou Makhtar Kanti

« Et [Joseph] dit (au Roi d’Egypte) : ‘Confie-moi l’intendance du territoire : je suis bon gardien et bon connaisseur’» (Coran 12 : 55) 
« L’une d’elles dit : ‘Ô mon père, engage-le [à ton service] moyennant salaire, car le meilleur à engager c’est celui qui est fort et digne de confiance’» (Coran 28 : 26) 
« Certes, Allah vous commande de rendre les dépôts à leurs ayants-droit, et quand vous jugez entre des gens, de juger avec équité. Quelle bonne exhortation qu'Allah vous fait ! Allah est, en vérité, Celui qui entend et qui voit tout.» (Coran 4 : 58)  

Pour aider à un choix lucide et responsable des députés qui siègeront à l’Assemblée nationale pour la législature prochaine, voici quelques principes et critères inspirés par les valeurs islamiques qu’il est possible de décliner comme suit : la sincérité, l’équité, la bienfaisance, la compétence, la probité morale, l’altruisme, la sensibilité aux conditions de vie des plus vulnérables, à l’injustice, la recherche du meilleur, le don de soi, l’endurance, l’exemplarité, la véracité, l’humilité, la capacité d’écoute et de dialogue, la prise de parole responsable et le respect de l’intégrité morale et physique de l’autre. Etant entendu que tout ce qui s’assimile à des attitudes en porte-à-faux avec les valeurs susmentionnées ne va pas dans le sens des enseignements éthiques de l’islam. De plus, ces principes et critères concernent aussi bien le candidat que le votant. 
De la dignité du candidat à la fonction de député 
Il est attendu du candidat qu’il soit sincère avec les votants/électeurs en se considérant comme d’abord redevable de leur choix et de leur confiance, donc du peuple, même si le système est tel qu’il est investi en pratique par le chef de parti, de sa coalition politique ou citoyenne. Ici apparait un défi majeur pour le député, à savoir le courage d’être un député de la Nation.  
Cela implique que le candidat à la députation se doit de tenir un discours de vérité plutôt que de tricher en prenant des engagements ou faisant des promesses qui ne sont pas en adéquation avec le statut et les prérogatives légaux et réglementaires du député.  
En droite ligne de ce qui précède, le candidat respectueux de son pays et de ses compatriotes ne saurait inciter à la violence, ni garder le silence sur des actes délictueux quels qu’en soient les auteurs (déchirure et vandalisme des affiches du concurrent, menaces, utilisation d’armes) ou recourir à la calomnie et au dénigrement ou à tout acte assimilable. Pas plus qu’il ne doit procéder à des distributions vulgaires d’argent, preuve d’un manque de respect notoire du citoyen considéré comme un démuni qui va envoyer à l’Assemblée nationale un distributeur de billets en lieu et place d’un député ; ainsi s’installe la « démocratie du ventre », un des pires dévoiements de la démocratie.  
Dans ce cadre, il est utile de rappeler que parmi les tâches principales du député, figurent ce qui suit : suivre et contrôler le budget national (élaboration, adoption, exécution, loi de rectification, etc.) et l’action gouvernementale aux fins d’en donner des appréciations positives ou négatives, proposer des correctifs et améliorations à travers des questions orales ou écrites ainsi que des enquêtes parlementaires sur des questions d’intérêt national. Les députés doivent avoir les capacités, les moyens et outils appropriés pour faire leur travail comme il se doit. C’est dans cette perspective que la constitution a introduit l’évaluation des politiques publiques par le Parlement, une avancée significative qu’il faut saluer. Reste la question de sa mise en œuvre. 
De la sincérité et de la cohérence du votant  
Le votant doit avoir des connaissances de base sur les missions de l’Assemblée nationale, son fonctionnement, le statut et les prérogatives du député tels que définis par la Constitution et le règlement intérieur de ladite institution. Il doit aussi être informé des évolutions mondiales et africaines dans tous les domaines, les opportunités que le pays peut en saisir ainsi que les contraintes qu’il (le pays) doit relever en faisant prévaloir ses atouts.  
Se préoccuper d’abord de l’intérêt public et du bon vivre ensemble sans rien attendre comme retombées personnelles de l’élection du (de la) candidat (e) de la liste pour laquelle on a voté.   
Ne pas voter pour un candidat qui a montré dans ses propos d’avant comme de campagne qu’il ne comprend pas les missions de l’Assemblée nationale ni la nature des enjeux cruciaux et des défis majeurs auxquels le pays fait face. Pas plus qu’il ne s’agit de voter pour un candidat qui ne comprend pas les causes profondes des difficultés du pays et n’a aucune idée convaincante sur la façon dont le gouvernement pourrait s’y prendre pour leur apporter des réponses durables.  
L’électeur doit d’abord voter pour des candidats qui se préoccupent aussi bien des aspirations économiques et sociales que des attentes citoyennes en termes de respect des droits constitutionnels (liberté de conscience, d’expression, d’association, de circulation des personnes et des biens, de sécurité, égal accès aux informations et services publics, etc.) et qui savent apprécier dans quelle mesure l’action gouvernementale va dans ce sens.  
 Il s’agit aussi de promouvoir des députés qui défendent les valeurs culturelles, religieuses et traditionnelles auxquelles les populations qu’ils représentent sont le plus attachées et que celles-ci considèrent comme étant le socle de l’identité nationale.   
Voter en fonction du profil des candidats et des défis prioritaires. Il s’agit de toujours chercher à promouvoir le candidat le plus compétent pour les missions qui lui sont assignées, même si par ailleurs, on peut ne pas lui être favorable pour d’autres considérations plus ou moins objectives sur son parcours, sa personnalité et certaines de ses prises de position. 
Voter en tenant compte de la qualité des candidats et de leurs compétences pour des missions qui sont différentes de celles d’un Président de la République, d’un ministre, d’un directeur d’agence ou de service publique, d’un chef de programme ou de projet, d’un juge, etc. Etant entendu que le mélange de genre est préjudiciable et au député et aux populations qu’il représente. 
Evaluer les candidats et leurs discours 
 Chercher à mieux connaitre le parcours, l’expérience et les compétences des candidats pour voir en quoi ils sont aptes à remplir de façon satisfaisante les missions du député de la Nation, tout en se méfiant du candidat providentiel qui prétend pouvoir tout régler dans le pays par un simple coup de baguette magique. Un tel candidat peut être identifié à travers ses discours et activités qui révèlent son égo démesuré. 
 Prendre au sérieux le candidat qui aborde des thèmes répondant aux préoccupations (pertinence) les plus partagées par les populations tout en restant vigilant sur la clarté du discours et sur la façon dont il compte procéder pour remplir au mieux son rôle (méthode et efficacité).  
Faire de même pour un candidat connu pour ses pertinentes et constantes contributions dans des débats d’intérêts national, quel que soit le créneau utilisé : presse, réseaux sociaux, radio-télévision, etc. Pour un député qui se représente, la qualité de sa participation aux réunions et débats de l’Assemblée nationale doit jouer en faveur du renouvellement ou non de son mandat. 
Tenir compte du critère d’exemplarité des candidats dans leur vie familiale et leur participation à la vie communautaire (quartier, village) et professionnelle (sérieux dans le travail et respectueux de ses collègues), 
Se méfier d’un candidat connu pour être instable dans ses idées, ses prises de positions et son appartenance politique, son habitude à transhumer vers le groupe politique au pouvoir sans convaincre sur la sincérité et la cohérence de ses motivations, 
Le futur député et 19 thématiques incontournables   
1) Education et Enseignement supérieur : qualité, innovations pédagogiques, conditions sociales et de travail de l’enseignant et de l’apprenant, introduction de l’anglais au plus tôt, échecs massifs et fraudes régulières, moyens et équipements appropriés, valorisation des résultats des institutions de recherche, recrutement conséquent de personnels enseignants, chercheurs et administratifs, qualité des établissements privés et niveau des enseignements, reconnaissance des diplômes, difficultés et opportunités des Universités régionales, ISRA, ITA, CSE, etc.,  NB : le futur député devrait connaitre à quoi correspond les sigles mentionnées dans ce texte ; 
2) Agriculture, pêche, élevage et ressources naturelles : mines, pétrole, gaz, évaluation ITIE, énergies renouvelables, grands programmes et stratégies de développement par secteur, infertilité et salinisation des sols, équipements et intrants culturaux, exploitation familiale et agro-business, maraichage, fruits forestiers, transformation locale des produits du terroir et débouchés, pêche traditionnelle et moderne, moyens et personnels pour lutter efficacement contre la pêche illicite, évaluation des accords de pêche, pêcheurs sénégalais en difficulté avec les pays riverains, santé animale, fourrages, lutte contre le vol du bétail, parcours pastoraux, sécurité alimentaire, promotion de la consommation des produits locaux, coupe abusive de bois et feux de brousse, déforestation, et renforcement des services forestiers ;
3) Environnement et Développement durable : politiques publiques et développement durable, changement climatique (atténuation, adaptation), financements verts, évaluation des codes de l’environnement, de l’eau, des mines, etc., en vigueur ou en cours de réforme, études d’impacts, responsabilité sociale des entreprises, déchets de toutes sortes et décharges incontrôlées, pollutions sonores, des sols, des eaux et de l’air, crise du littoral, érosions de toute nature, avancées de la mer, inondations, cadre de vie, hygiène publique, assainissement ;
4) Enfance : système de délivrance des pièces d’état civil dès la naissance, scolarité pour tous, appui et réforme concertée des Daaras, mendicité infantile, évaluation de la stratégie nationale de protection de l’enfance ; 
5) Santé : évaluation de la CMU, accès, coûts, prévention, éradication de certaines pathologies endémiques, politique de prise en charge de certaines maladies chroniques, santé de la reproduction, avortement, disponibilité de plateaux médicaux modernes au niveau de tous les centres de référencement, santé communautaire, loi sur la médecine traditionnelle, mutuelles de santé, recrutement de personnel suffisant, formation, évacuations à Dakar comme à l’étranger, etc. ; 
6) Emploi des jeunes : qualification, formation professionnelle, adéquation offre des entreprises et compétences de jeunes chercheurs d’emploi, soutien de l’Etat aux entreprises nationales et à l’entreprenariat privé, recrutement équitable des jeunes à la fonction publique, structures étatiques en faillite et ex salariés non payés, évaluation code du travail, promotion et soutien à l’artisanat local ; 
7) Personnes âgées et retraite : pension et santé, emplois tardifs et cotisations sociales, plan Sésame ; 
8) Protection du consommateur : pouvoir d’achat et prix des denrées de base, accès et coût des services sociaux de base (eau, électricité, habitat social, location), contrôle qualité des produits locaux et importés, publicités mensongères, abatages incontrôlés, dégradations subies d’appareils industriels ou domestiques, médicaments hors contrôle, exercice informel et illégal de la médecine,  accès et liberté de la connectivité Internet ; 
9) Médias : liberté d’expression, protection des enfants, de la vie privée, respect du pluralisme politique et de la représentativité sociale et territoriale, évaluation du contrôle des productions audiovisuelles par le CNRA, évaluation du passage au numérique ; 
10) Institutions, Plans nationaux de développement, services publics : égal accès à l’information, transparence, équité, reddition de comptes, évaluation citoyenne des politiques publiques, évaluation des grands programmes et agences de l’Etat (PSE, ANSD, ARMP, ARTP, CESE, ANACIM, ADS, HCCT, OFNAC, Cour des comptes, IGE, CENA, Médiation de la république, ASER, Cos-Pétrogaz, etc.) ; 
11) Décentralisation : évaluation de l’Acte 3, évaluation du nouveau découpage politico-administratif, de la viabilité et de la compétitivité des nouvelles collectivités territoriales, de la mise en œuvre de la territorialisation des politiques publiques, des pôles de développement, des compétences transférées et des dotations de l’Etat, de la coopération décentralisée, les fractures et déséquilibres entre l’urbain et le rural ; 
12) Foncier : lutte contre la spéculation foncière, égal accès à la terre, sécurisation des titres de propriété aussi bien en ville que dans les campagnes, contrôle de l’affectation des terres à des promoteurs immobiliers et d’agrobusiness, paysans inquiets pour leurs terres, problèmes de titres fonciers et cadastre rural ; 
13) Terrorisme, insécurité et protection des frontières terrestres et maritimes : nouveau code pénal et liberté du citoyen, sécurité intérieure comme au niveau des frontières, traite d’enfants, trafics de drogue et autres stupéfiants, migrations clandestines, sécurité routière, protection civile, renforcement des capacités, moyens et personnels des sapeurs-pompiers, constructions illégales pour habitations ou autres, défense nationale et participation à des opérations de maintien de la paix dans le monde, dans le respect du droit international et de la dignité humaine ; 
14) Justice : indépendance de l’institution, égal accès traitement des justiciables, lutte contre la circulation et le port d’arme illégal, réduction des délais de procédures judiciaires et de détention préventive, respect du principe de la présomption d’innocence, amélioration des conditions carcérales et réduction des délais de traitement des dossiers judicaires ; 
15) Bonne gouvernance : train de vie de l’Etat et des institutions publiques , indépendance et efficacité des structures de contrôle des biens publics, respect du principe de séparation des pouvoirs, fiscalité équitable et performante, respect des dispositions du Code des Marchés publics, liberté d’expression et de marche, lutte contre la corruption, amélioration des modes de scrutin, amélioration de l’efficacité du Fonds de Développement du Service Universel des Télécommunications (FDSUT), prévention systématique de la corruption (OFNAC), connaissance des composantes les plus représentatives de la société civile (syndicats dans tous les secteurs, droits humains, associations consommateurs, etc.) ; 
16) Relations avec le reste du monde : faciliter l’accès des sénégalais de l’extérieur à l’information professionnelle, à l’habitat et autres opportunités de leur pays, évaluation de la performance et qualité des personnels des ambassades et consulats du pays, place et vision sur l’ONU, Conseil de sécurité, conventions internationales signées par le Sénégal, relations avec les multinationales, la France et la Francophonie, l’Union européenne, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Japon, l’OMVS, l’OMVG, le CILSS, la CEDEAO, l’UEMOA, l’Union Africaine, les pays arabes et musulmans, la BID, y compris la question Palestine-Israël. BM, FMI, Franc CFA, accords APE ; 
17) Rôle des chefs religieux et coutumiers pour le bon vivre ensemble ; 
18) Modèle de famille et de mariage : évaluation du code de la famille, Homosexualité, mariage précoce, prostitution, éducation à la vie familiale (EVF) ; 
19) Culture, sport et arts : activités culturelles et artistiques, salles et lieux convenables, valorisation de la culture et des langues nationales, liens entre sport, éducation et emploi, différences culture et folklore, part de l’Etat et du privé dans le soutien au secteur sportif, infrastructures en nombre et en qualité dans les Collectivités territoriales, problème de sureté et de gestion des foules.  
Autant le pays a besoin d’une Assemblée nationale forte qui ne tolère aucune entorse aux dispositions qui la régissent, autant il lui faut des députés passionnés par la résolution participative et inclusive des questions d’intérêt national. Dans ce cadre, il est utile de soutenir l’arrivée à l’Assemblée nationale de de jeunes dont les attitudes et discours sont responsables et prometteurs. C’est une façon de leur permettre de s’imprégner de la vie politique dans les grandes institutions du pays et de se préparer, s’ils le souhaitent, à des fonctions gouvernementales. Ce qui ne signifie pas que les plus âgés n’y ont pas leur place. Enfin, il est attendu des structures chargées des élections de faire montre de rigueur, de professionnalisme, de transparence et d’équité entre les parties prenantes comme le stipule la Constitution. Il en va de l’image et de la stabilité du pays. 
Dans ce cadre, la question des nouvelles cartes qui ne seraient pas disponibles ou retirées doit être urgemment réglée et s’il le faut permettre de voter avec des pièces acceptées par l’autorité administrative nationale. A travers ces élections législatives, les Sénégalais se doivent de relever urgemment le défi d’une Assemblée nationale constituée de députés responsables et compétents, résolument tournés vers les aspirations de leurs mandants. Si l’on s’en remet à une compréhension claire du Coran, même Dieu le Tout Puissant ne relèvera pas ces défis à notre place : « En vérité, Allah ne change point l’état d’un peuple avant qu’il (ce peuple) ne change ce qui est en lui-même » (Coran 13 : 11). Quelle meilleure motivation pour ne pas faire partie de ceux qui veulent tout changer sauf eux-mêmes ?    
Fait à Dakar, le 27/07/2017 
Ahmadou Makhtar Kanté 
Imam, écrivain et conférencier 
amakante@gmail.com 
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